Tout Simenon

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Le temps d'Anaïs

roman

Présentation

Albert Bauche, en panne dans la forêt d'Orléans, téléphone à la gendarmerie, s'accuse d'un meurtre et se constitue prisonnier. On apprend par les divers interrogatoires qu'il travaillait pour la victime, Serge Nicolas, mais Bauche ignorait que cet emploi lui avait été procuré par sa femme, qui est la maîtresse de Nicolas. Bauche n'établit aucun contact avec les enquêteurs et ses déclarations ne reflètent que sa vérité personnelle. Par contre, il se sent à l'aise quand il s'entretient avec le psychiatre, car celui-ci s'intéresse à l'évolution de ses pensées et insiste sur le côté sexuel du problème. Bauche est alors heureux de s'expliquer : Anaïs, fille facile de son village, a marqué sa sensibilité d'adolescent timide. Elle était comme un animal. Tous les hommes la troussaient sur la plage ou près du canal. Son père même, une fois... A son tour, il l'a connue, mais c'était comme pour se venger de quelque chose. Plus tard, lorsqu'il est venu à Paris pour trouver du travail, c'est encore l'image d'Anaïs qui lui a fait rechercher la compagnie de Fernande, une nymphomane, qui, depuis, est devenue sa femme. Il a conscience de lui être indispensable, car il est son confident et son soutien ; il l'aime, lui pardonne tout et il est même heureux avec elle. En revanche, la vie plus brillante que lui a procurée Nicolas ne lui plaît pas car, bien qu'il ait à présent confiance en lui-même, il ne supporte pas le mépris de cet être répugnant. A partir du jour où il a appris qu'il n'était que le prête-nom d'une société véreuse et qu'on le tenait pour un « imbécile prétentieux », il n'a pu en supporter davantage. Dès ce moment, il a su qu'il tuerait Nicolas, qui représente par ailleurs tout ce que lui-même ne sera jamais : un homme viril, qui a réussi. Bauche a hâte de discuter avec le psychiatre et décide de se faire considérer comme fou, pour le voir plus souvent. Sa folie est jugée réelle et on l'interne. Il est vrai que l'avocat Houart, ancien ami de son père, était intervenu dans ce but.

Les premières lignes…

Il n'était qu'un homme au volant d'une auto, par un soir de pluie glacée, dans le grouillement lumineux de Paris d'abord, puis dans les rues de banlieue, sur la grand-route enfin, où d'autres voitures passaient entre deux gerbes d'eau, et il avait vu des poteaux indicateurs, sans les lire avant de s'enfoncer dans cette forêt immense où les sapins formaient une voûte au-dessus de lui. Il était le centre exalté, douloureux du monde, et chaque goutte d'eau que balayait l'essuie-glace était un astre, la pluie oblongue que les phares semblaient engloutir était faite de millions d'étoiles, les autres phares, tout à l'heure, sur la grand-route, ces yeux glauques qui sortaient du néant et s'y précipitaient avec un grondement étaient, comme lui, des météores poursuivant leur course haletante dans l'infini.